Il était la note juste, une boussole

Deux hommes ont façonné ce que je suis devenu en politique : Michel Rocard, j’ai été, suis toujours profondément rocardien et Lionel Jospin, l’homme de la gauche plurielle.
Tous deux partageaient beaucoup de valeurs communes, le respect de la parole donnée, le sens de l’action collective et militante. Dignes héritiers de Mendes France ils en avaient la rigueur morale, l’intégrité et l’honnêteté intellectuelle que l’on peut résumer par cette simple formule :  » « Dire ce que l’on va faire, et faire ce que l’on a dit »

Faire de la politique alors signifiait non surfer sur l’écume des petites phrases, anathèmes ou slogans réducteurs mais sur la vague du débat respectueux des personnes et des idées.
En ce temps là, la politique nous obligeait à travailler le fond des idées, à écouter, argumenter, débattre, convaincre non avec des rapports de force, mais en faisant appel à l’intelligence, au raisonnement. En ce temps là, la politique élevait, les temps ont bien changé.

Mes liens avec Lionel Jospin étaient également plus personnels. Ceux respectueux d’un élève envers son maitre, j’étais un de ses anciens étudiants de l’IUT de Sceaux où il a été mon professeur deux années durant. Aussi lorsque jeune Maire, je lui ai proposé de venir à Trilport honorer mon prédécesseur, jospiniste convaincu, afin de lui remettre l’écharpe de Maire honoraire, par amitié, il est venu en toute simplicité. Nous avons passé un merveilleux après midi, en présence de beaucoup d’amis, élus, sympathisants, militants.
Après cette magnifique journée, il m’a proposé de rester en contact et nous avons toutes ces années échangé en confiance, débattant sur la politique locale, il avait grandi dans la région, étudié et joué au Basket à Meaux, mais aussi nationale développant une belle amitié épistolaire qui ne s’est jamais interrompu jusqu’à ces derniers mois.

Il représentait une gauche qui n’est plus, basée sur le sens du collectif, le respect des valeurs, le sens de l’état, le débat militant et la confrontation respectueuse des idées et des personnes.
Devant l’évolution du PS, il s’est écarté, « pour ne pas gêner » devenant peu à peu, une boussole et la conscience de la gauche républicaine.
Il y a quelques années, il avait indiqué selon lui, se basant sur son expérience personnelle, les raisons de fond expliquant la déconnexion et le discrédit croissant du « personnel politique » d’aujourd’hui avec la société et la réalité du terrain :

« Avant d’arriver au pouvoir :

  • nous exercions de vrais métiers, en dehors de la politique, et connaissions de ce fait la société et les problèmes du quotidien ;
  • Nous avions également une expérience d’élus locaux, et appréhendions l’exercice démocratique et la responsabilité de l’expérience locale du pouvoir ;
  • Nous étions également des militants dans un parti vivant, ou nous débattions sur des idées et des concepts, non seulement sur des personnes ;
  • Enfin, nous avons été longtemps dans l’opposition et sommes venus à la politique non pour le pouvoir mais pour changer la vie de nos concitoyens »

Cette analyse ne se limite pas à la seule gauche, mais concerne l’ensemble de la classe politique d’aujourd’hui …
Pour changer vraiment la vie, mieux vaut la connaitre réellement, partager le quotidien et les problèmes que rencontrent nos concitoyens. Le PS était alors non un parti d’apparatchik mais un parti de militants, d’élus locaux relayant les problèmes de fond

Ce soir je me sens quelque peu orphelin … d’un homme, d’un militantisme qui n’est plus et d’un PS qui s’est éloigné de ses valeurs et de son ADN

Pour celles et ceux que cela intéresse, l’extrait du discours que j’avais prononcé relatif à mes liens avec mon ancien professeur

« Je ne reviendrais pas sur l’excellent professeur que vous étiez, même aux yeux d’un jeune rocardien, et à l’époque c’était plutôt chaud avec les mitterandistes et vous même…
Si vos cours d’économie politique nous passionnaient, votre itinéraire politique, non médiatique j’insiste c’était une autre époque, nous interpellait et nous rendait fiers, toutes tendances politiques confondues.

Avec vos étudiants, vous avez toujours brisé l’armure. Je me souviens de votre arrivée dans l’amphi, au retour d’un congrès du PS dans lequel François Mitterand vous avez appelé à ses côtés comme numéro 2 du PS.
Devant la « standing ovation » que nous vous avions réservé, y compris les étudiants de droite, c’était l’ouverture avant l’heure, vous aviez eu deux remarques avant de débuter votre cours …
« je vois que vous lisez les journaux et vous en félicite … »
puis peu après … « Vous savez il faut toujours relativiser, ma femme m’a rappelé qu’à la Maison également, j’étais le numéro 2 »…

Un autre jour, vous m’aviez pris en stop devant l’IUT, pour m’amener de Sceaux à la Cité U d’Anthony dans une 2 CV qui avait manifestement de nombreuses heures de vol. Je me suis retrouvé à côté d’exemplaires tout fripés de BD, dont une « Tartine » qui devait appartenir à l’un de vos enfant et n’est pas ouvert la bouche du voyage, littéralement tétanisé par l’émotion !
J’aurais du savoir « qu’une personne qui roule en 2 CV, est forcément quelqu’un de bien … »

Quelques mois après, jeune appelé au 10 eme RCS de Montmédy, installé devant une télé, je regardais la cérémonie au Panthéon. Devant l’interpellation d’un officier me demandant ce qu’il y avait de si intéressant, manifestement il n’était pas au 7eme ciel, je lui ai désigné mon ancien Professeur … Cette simple information m’a permis de terminer 1ere Classe sans l’ombre d’une corvée … Je vous en remercie encore …
Nos routes se sont ensuite croisées à de maintes occasions du fait de nos opinions politiques communes, et des diverses campagnes heureuses ou non qui ont ponctué ces années d’engagement …déjà

Eu égard, à ce que vous avez apporté à l’action publique et politique, aux valeurs d’altruisme et collectives que vous représentez plus que quiconque, et au respect que vous avez toujours eu de la parole donnée, vous étiez certainement le plus à même d’officier en cette occasion.

Vous étiez la note juste …
C’est pour toutes ces raisons Messieurs que je suis particulièrement honoré d’être aujourd’hui, entre deux élus « d’un tel acabit » comme le chanterait Brassens